Dimanche 20 juillet 2008

L’actualité, c’est une femme. Une seule. Plus de dix jours que cela dure. Que l’on ne peut s’abstraire de son destin, de ses paroles, de son message de joie et de foi. De son visage amaigri et radieux.

[...]

Mais il y eut Ingrid Betancourt, sortie comme un ange d’une boîte.


Énergie

Elle fut durant des années, et jusqu’à l’année dernière, une icône au sens pictu­ral : image sans voix, visage sans parole. On passait devant ses photos d’« avant ». On mé­ditait, on s’interrogeait, on s’inquiétait. Puis il y eut cette lettre à sa mère, texte admira­ble déjà loué ici (lire La Croix du 8 décembre 2007) , bouteille réchappée de l’océan vert de la jungle colombienne, testament de vie, d’espoir et de peurs. Témoignage d’amour et, déjà, de foi. Force de l’écriture qui la rendait à la vie en même temps que, partiellement, à ses proches. Et montrait à ceux qui dou­taient de sa grandeur autant qu’ils doutaient parfois de sa souffrance – l’estimant exces­sivement médiatisée par rapport à d’autres souffrances – qu’on n’anéantit pas ainsi la dignité d’un être humain, sa liberté de conscience et même d’expression. Que nul n’a le pouvoir, si brutal soit-il dans ses méthodes, de tuer une âme qui a décidé d’affronter le mal en face.

Et voici que, il y a dix jours, dans des circonstances qui ont elles aussi leur part de mystère, voici l’icône, que l’on disait à l’agonie depuis des mois, rendue à la pa­role, à la visibilité, à la joie de vivre et à la force d’être.

Au fond, le premier cadeau que nous fit à tous cette libération inoubliable, très mé­diatisée (mais pourquoi se plaindrait-on que les médias nous fassent vivre de tels événements, voudrait-on qu’ils se limitent au funèbre et à l’horreur ?), ce cadeau ce furent ce visage, ces larmes de joie, cet agenouillement sur le tarmac de l’aéroport de Bogota, ces embrassades renouvelées d’aéroport en aéroport, ces mains tendues, données, prises et reprises. Le cadeau, ce furent ces paroles constamment répétées sur le thème du pardon, du bonheur, de l’amour, de la prière, ce chapelet autour du poignet droit, ces remerciements aux hommes mais aussi à Dieu, à la Vierge… Et, immédiate­ment, malgré le soulagement libérateur, les pensées pour les autres, ceux qui restaient, par centaines, dans la jungle, détenus par des bandes à l’idéologie confuse.


Embarras

Déjà, il s’en trouva pour juger qu’on en faisait trop. Qu’elle en faisait trop. Qu’elle allait craquer, à ce rythme. À courir d’un avion à un autre, d’un studio à l’autre. Mul­tipliant les entretiens, les déclarations, les sourires. La diva du malheur retourné en liesse, il fallait lui conseiller de se reposer. Mais se reposer de quoi ? De la liberté ? Du bonheur ?

On s’interrogeait. D’où tire-t-elle cette vitalité ? Quelle est sa ressource énergéti­que ? D’où lui vient cet allant, cette force ? Alors naquit l’embarras du médiatiquement correct qui n’aime pas que ces choses-là se manifestent : elle tirait tout cela de sa foi. Foi en Dieu, en Jésus-Christ, en l’Esprit Saint et en la Vierge Marie. À l’écouter, tous les saints du paradis s’étaient ligués pour concourir à sa délivrance, et déguisés en soldats colombiens. Elle irait à Rome, ren­contrer le pape (au passage : on veut croire qu’il ne sermonnera pas cette catholique fervente, divorcée et remariée…). Elle irait à Lourdes pour remercier la Vierge. On la verrait prier à Saint-Sulpice et assister à la messe au Sacré-Cœur, en mémoire de son père. Elle expliquerait à nos confrères de Pèlerin que durant sa captivité la lecture de l’Évangile lui avait appris à ne pas maudire son ennemi mais à le bénir. Et qu’au plus profond de l’humiliation, ce qui la fit tenir ce fut sa foi, renforcée, approfondie, entre­tenue de l’intérieur. Elle était habitée.

C’était donc ça, le carburant étonnant et mystérieux qui nous valait cette leçon de dynamisme, de positivité ! On sentit du dépit dans l’air. Il y eut des sarcasmes. On commença à lire, ici ou là, qu’elle était de­venue « bigote », que cela pouvait s’excuser mais que cela, espérait-on, finirait par lui passer. On comprenait que la captivité lui fût montée à la tête et que la libération l’eût placée dans une situation euphorique telle qu’elle ne pouvait aussitôt reprendre pied sur terre. Mais elle atterrirait, bien sûr. Plus tard. Une fois évaporée l’eau bénite. Quand elle reviendrait aux choses sérieuses, à la politique.

On n’en sait rien. Ce que l’on comprend, c’est qu’Ingrid Betancourt a vécu l’expé­rience d’une abolition de toute dignité ( « On m’a traitée comme je n’aurais pas traité une plante » ). Et que, dans cette déréliction, dans ce chemin, dans cette passion, elle a rencontré la source de toute dignité hu­maine. De toute vraie libération. De tout bonheur. Et vous auriez voulu qu’elle nous en épargne le témoignage ? Pour ne pas choquer les esprits forts ? Au contraire : gratitude, Ingrid.

Bruno FRAPPAT.

Dans « La Croix » du Samedi-Dimanche 12-13/07/2008

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Dimanche 6 juillet 2008

Libre, Ingrid Betancourt est donc libre. Elle l’est aujourd’hui au sens de l’ouverture de la prison, de l’élargissement de la cellule, de l’émancipation des chaînes, entre autres limites concrètes qui dessinent et déterminent l’enfermement physique. Mais elle montre l’être aussi, et l’avoir été depuis longtemps en fait, au sens spirituel. Je n’aime guère ce mot qui s’emploie mal ou trop, mais qui dit ici quelque invisible, quelque impalpable, si ténu, si discret que les titres de la grande et petite presse, les applaudissements des gouvernants et des diplomates ont cru pouvoir l’oblitérer avant que ce soupir, venu d’ailleurs, de plus haut, ne nous revienne, tourné en sainte rumeur puis clameur. Ecoutons plutôt Ingrid telle qu’en elle même, en ses premiers mots trouvés, retrouvés face au monde : « Je veux d'abord rendre grâce à Dieu ». Dieu ? La pasionaria de l’écologie et de la démocratie, l’icône latino d’une certaine idée de la France, la cause exemplaire des opinions émues en désespoir de causes et des politiques en mal d’opinions positives, ce serait elle, la même, qui invoquerait là, en une révérence aussi superstitieuse que dépassée, aussi malvenue qu’inutile, un Principe inexistant par principe? Oui, c’est la même, et qui y insiste : « C’est un miracle ! ». Et qui récidive, qui se signe de la croix, qui plie le genou, et qui prie, là, sur le tarmac. Dévotion ? Non, piété. Attention à ne pas confondre ! Lorsque le président colombien Alvaro Uribe s’exclame : « Cette opération, advenue à la lumière du Saint Esprit et sous la protection de notre Seigneur et de la Vierge est comparable aux plus grandes aventures épiques de l'histoire de l'humanité », il mêle culte et culture à la démesure de ce Sud baroque qu’est l’autre Amérique, catholique et hispanique. Mais lorsque Ingrid Betancourt confie : « J'ai vu le commandant, qui pendant tant d'années a été responsable de nous, et qui en même temps a été si cruel avec nous. Je l'ai vu au sol, les yeux bandés. Ne croyez pas que j'étais joyeuse, j'ai senti de la pitié pour lui, parce qu'il faut respecter la vie des autres, même s'ils sont vos ennemis. », c’est l’Evangile qui parle. Désarmée, ou seulement armée d’une Bible et d’un chapelet, l’ancienne candidate du Partido Verde-Oxígeno, le «Parti Vert-Oxygène», a appris (ou réappris, elle qui fut élève à l'Assomption de Paris) à respirer cet autre air sans lequel il n’est pas d’humanité et qui se nomme la prière. Condamnée à l’immobilité, l’illustre captive est devenue une Jeanne des Tropiques connaissant à son tour la grâce d’être la grâce. A l’instar des contemplatifs, elle a entrepris l’unique voyage qui compte, solitaire, et qui est l’exode intérieur : « Ici, tout a deux visages, la joie vient puis la douleur. La joie est triste. L'amour apaise et ouvre de nouvelles blessures… c'est vivre et mourir à nouveau» notait- elle alors que l’enfer échouait à annihiler, en elle, l’espoir, alors que son tombeau amazonien s’inaugurait odyssée de l’âme. Et c’est bien cette libération là, cette victoire qu’il nous faudrait méditer, nous tous qui sommes otages du temps qui passe, s’écoule, et nous noie dans l’oubli.

Jean-François Colosimo

http://www.orthodoxie.com/2008/07/bloc-notes-de-j.html

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